Hellfest 2026 : Live report from the Inside


🖋️ Sam Pillay
📸 Jorge El Alaoui Cortés
Nul n’en doute, et ce ne sont pas les copains musiciens qui liront peut-être ce texte, qui nous contrediront : quand on a eu la joie de faire un concert au sein d’un festival aussi apprécié que le Hellfest, on a hâte. On a hâte avant, on se prépare, on essaie d’anticiper, on essaie de penser à tout dans les moindres détails, de faire au mieux. Puis, le concert passe, comme un éclair. Et, la hâte post concert est déclenchée. Hâte de voir les photos, les stories, les vidéos. On a hâte de voir les live reports tomber, de lire ce que diront les médias, de mesurer la prestation pour laquelle on a tout donné au travers du prisme des mots d’un inconnu.
Pourtant, ces mots ne changeront rien, ni la qualité du show que nous avons pu donner, ni la sincérité avec laquelle nous l’avons livrée et encore moins la joie ou la déception que nous avons pu éprouver, musiciens comme public, pendant ce lapse de temps. Ces mots-là, ces sentiments-là, quel que soit le côté de la crash-barrière où on se trouve, on ne les maîtrise pas. C’est la magie de la musique et de l’instant.
Alors plutôt que d’attendre impatiemment les reports, voici ce que nous nous sommes dit : Et si on écrivait notre propre report ? Et si on vous disait ce qu’on a vécu de l’intérieur, si on restituait ce que le public de ce concert nous a apporté.
Parce c’est difficile de restituer un souvenir à 5 voix, c’est naturellement la voix et la plume de Point Mort, Sam, qui vous contera ce récit à la première personne. Rien d’exceptionnel, rien de fou, juste un moment fort dans la vie de 5 musiciens, et des techniciens et humains qui les accompagnent. Qui depuis 10 ans font tout pour vivre des instants comme celui-ci.
Voici le récit intérieur d'un passage à la Warzone.
C’est l’heure. Simon (batteur et bien souvent couteau suisse technique de notre projet) lance le sample d’intro. Magie du direct, qu’on ne découvrira qu’après, le public entend parfaitement l’audio, tandis que nous, sur scène, nous entendons l’intro de Queensrÿche, qui débutent leur set en même temps sur la Mainstage. Échange de regards confus, voire paniqués, puis de soutien et d’encouragement, ce n’est pas grave on y va, comme si de rien n'était, comme si on y était.
Premier contact avec le public, on s’élance avec fougue, on se regarde, on se salue, on se sourit. On fait connaissance.
Le premier Polaroïd, c’est un poireau qui bondit. Oui, un poireau. Il parait que ce sont des vrais poireaux ! Et que c’est la coutume à la Warzone. Si on avait su, on aurait opté pour fruits et légumes en plus des fleurs.
On déroule "In Cold Blood ; A Warmer Heart". On prend nos marques. Tout est encore un peu mécanique. Mais le public, lui, ne l’est pas. Dès les premières notes, on sent une énergie folle, décuplée, sans doute l’énergie la plus tangible qu’un public nous ait offerte à ce jour.
Alors, dès le milieu du morceau, on lâche les chevaux.
On déroule "An Ungreatful Wreck of our Ghost Bodies".
Les poireaux volent, les gens aussi !
Et puis il y a un sourire, un de ceux qui compte un peu plus que les autres. C’est le sourire de Xavier, notre fan number one, devenu un ami au fil des concerts, qu’on voit du haut de son fauteuil, « rouler » dans les airs, soulevé pas les bras généreux du public. Je suis heureuse de croiser furtivement son regard, et de partir avec ce souvenir, enrobé dans la transe du concert.
La fosse grouille de générosité. Ça se castagne avec une véhémence radieuse.
On poursuit avec "Skinned Teeth", je cours pour me précipiter au contact de la fosse, grimpe sur la barrière et me laisse porter, pour profiter juste un instant, et prendre un autre Polaroïd mental de notre scène, depuis le public cette fois.
Le concert est passé comme un éclair, juste le temps de fermer les yeux et de les rouvrir sur une pluie de confettis. On imprime un dernier Polaroïd, on fige cette averse de liesse dans nos rétines ; une poire pour la soif pour les jours moins roses.
On salue, comme au théâtre, plus soudés que jamais et on offre nos dernières fleurs, des petits bouquets de fleurs fraîches que nous avons confectionnés, le matin même.
On avait sûrement visualisé ce concert mille fois dans nos esprits. Tout attendu, et rien à la fois. Nous sommes repartis avec nos joies, nos tristesses, changés mais intacts, humbles mais vainqueurs.
On a tendu nos bras. Et on a reçu de l’amour comme rarement sur scène jusqu’ici.
Cette Warzone restera un beau bouquet, haut en couleurs, qui mettra longtemps à se faner dans nos cœurs, et on espère, dans le vôtre aussi.
Être musicien, c’est pouvoir livrer ses pensées les plus intimes à la vue de tous.
C’est un don sincère, accepter le jugement, et vivre avec.
C’est beau, c’est vivant, c’est franc.
C’est ce que nous sommes.
Et sans vous, nous ne sommes rien.
Nous sommes Point Mort, et nous sommes privilégiés d’avoir vécu ce moment avec vous.


Je prends place sur le riser de batterie,. J’ai à peine eu le temps de prendre la mesure du concert. J'’ai l’impression qu’on m’a jetée ici. Je les vois enfin, mes complices de scène, mes amis. Ils sont beaux, ils sont sur leur trente-et-un. Il y a des fleurs partout. Le ciel est bleu azur.
Le public est présent, pas juste un peu, non... Il y a du monde, bien après la régie, dans les gradins. Quelques secondes qui s’étirent. Ce moment va être beau, c’est sûr. Mais je suis désarçonnée, je n’entends pas notre intro. J’avais prévu de saluer le public, il est déjà trop tard, la chanson commence.
Un premier cri bancal, tout défile. Presque plus rien dans les souvenirs, tant ça va vite.
Enfin si des flashs, des aperçus, des instants de bravoure.


À partir de là tout est bousculade, énergie positive, sourires.
Petit clin d'œil à notre concert de 2022, on joue la seconde partie de "Olympe". Les gens sont des petits cabris joyeux. Quant à moi, je prends un peu plus possession du lieu, mon regard s'étend au loin. En face de moi, je vois Em, notre lighteuse, dans son mirador. Je suis fière qu’elle nous accompagne depuis tout ce temps, depuis quasi nos débuts. A la voir perchée là-haut, ça laisse un petit Polaroid dans mon cœur.
On entame "Iecur", notre morceau fourre-tout et good vibes. Celui-là il est avant tout pour nous, on sait qu’on va s’amuser à le jouer.


Vient "The Bent Neck Lady". On a prévu un set très particulier pour ce concert à la Warzone, un truc “rentre dedans”, adapté au lieu et à son public. "The Bent Neck Lady" dénote, mais on tenait à garder ce morceau, à proposer à tous les gens qui ne nous connaissent pas encore, la totalité de notre palette musicale. Mais The Bent Neck Lady est un morceau casse-gueule, et pour moi, son intro est exigeante et ne pardonne pas. Je n’ai pas eu le temps de régler mon son avant le concert. Je n’entends rien. Ou plutôt j’entends tout ! Une rumeur se dégage du public, qui échange joyeusement et prend le dessus dans mes oreilles, puisque je suis presque à capella. Je me concentre, je chante à l’aveugle. Quand le morceau entre en saturation, le public s’élance dans un gros circle pit, totalement inattendu. "The Bent Neck Lady" est un de nos morceaux les plus introspectifs. Il traite concrètement de l’angoisse et de la peur obsessionnelle de mourir. Nous n’avions pas parié sur ce morceau pour un circle pit. Je crois qu’à partir de ce moment-là, on a laissé le concert nous happer. C’était tellement improbable de voir les gens tournoyer dans ce joyeux bordel, sur ce morceau que nous, nous jouons en nous ouvrant mentalement les veines. Comme si le public avait anticipé la deuxième partie plus festive du set, pour nous permettre d’y arriver sans encombre.




Déjà le m’éloigne trop pour retourner à temps sur la scène. Et là, je croise le regard d’un sauveteur en mer humaine de fortune. Ce gars alerte, qui attrape mon bras et me tire sans ménagement pour que je rallie la barrière, et que je remercie aujourd’hui.
Le dernier morceau est déjà là. Il s’appelle "Celebrity Spin", et on est heureux de clore notre set avec lui, car on l’a écrit pour l’occasion. Après une courte explication pour que le public chante avec nous ; on y chante notre joie et notre privilège d’être là, d’être écouté, et surtout de partager cet échange particulier, avec cette Warzone pacifique. Cette chanson est notre cadeau ; un bonbon, un inédit pour les gens qui sont venus nous soutenir. Ils nous ont rendu ce cadeau au centuple.


Ce n’est pas notre première venue au Hellfest. En 2022, nous avons joué à La Valley, aux « aurores », sous une tente bien remplie. Impossible de ne pas comparer l’expérience. Mais non, ce concert ne sera en rien comme le précédent. Pas la même scène, plus la même musique, plus les mêmes gens. Quatre ans se sont écoulés, nous avons grandi, pour ne pas dire vieilli. On sait ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas. Pourtant en dépit de toute la préparation en amont, d’une résidence technique, d’une résidence artistique, d’heures de répétition, l’installation est un peu chaotique. Il faut dire qu’on a beaucoup de matos, un backdrop gigantesque, presque trop grand (quand on aime on ne compte pas !) et surtout beaucoup, beaucoup de fleurs. Dès le déchargement, l’arrière de la Warzone prend une allure inattendue. Le manteau des fleurs étalées sur le quai arrière se fait remarquer. Il flotte dans l’air un parfum de malice. C’est déjà beau, et ça nous met du baume au cœur. Mais il faut s’installer, s’échauffer, s’habiller. Et on fait tout nous-même. Ça tourbillonne d'activité sur la scène. C’est cacophonique même. Le riser n’est pas à sa place, nous avons des soucis de fréquences HF. A trois minutes du coup de feu, les surprises pleuvent. Tant pis, on gère. On transpire, au propre comme au figuré.




© Point Mort / Almost Famous - hello@pointmortband.com
